Comment restaurer un objet iconique de l’architecture moderne ? En retraçant l’histoire de l’appartement-atelier de Le Corbusier, deux chercheurs de l’EPFL ont relevé le défi. Leur ouvrage propose des recommandations basées sur des sources inédites de l’architecte suisse.

« C’était un péril pour moi d’aller habiter ma propre architecture. Au vrai, c’est magnifique ». C’est en ces termes que Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier, s’adresse à sa mère dans une lettre en date du 29 avril 1934. Le célèbre architecte vient d’emménager au dernier étage d’un immeuble qu’il a lui-même a conçu à Paris, 24, Rue Nungesser et Coli, proche du Bois-de-Boulogne. C’est par cette phrase que s’ouvre également l’un des chapitres d’une publication de l’EPFL consacrée à l’appartement qui fut, de 1934 à 1965, un lieu d’expérimentations en tous genres pour l’architecte suisse en plus d’être son atelier de peinture.

Ses auteurs, Giulia Marino et Franz Graf, sont tous deux chercheurs au Laboratoire des techniques et de la sauvegarde de l’architecture moderne (TSAM). Mandatés par la Fondation Le Corbusier, avec le soutien de la Getty Foundation dans le cadre du programme Keeping It Modern, Architecture Conservation Grant, ils ont reçu comme mission de présenter une liste de lignes directrices pour la restauration totale de ce lieu unique dans le but de l’ouvrir au public. Pour s’acquitter de cette tâche, ils ont travaillé sur des sources inédites qu’ils publient et citent dans leur ouvrage : photos, correspondance et témoignages de proches de l’architecte, entre autres.

L’appartement était un véritable champ d’expérimentations pour l’architecte suisse. Ses murs renferment donc un mélange des styles, allant de 1930 aux années 1960, passant d’un intérieur «puriste» à une ambiance «brutaliste», Le Corbusier n’ayant eu de cesse d’adapter son intérieur et les matériaux de son appartement au gré des expérimentations architecturales qui traversent son œuvre. A quelle période se référer ? Que conserver ? A quoi renoncer ? Que raconter ? Telles sont les innombrables questions auxquelles se sont confrontés les chercheurs, conscients de s’attaquer à un véritable mythe. Quitte à devoir, par moment, l’écorner.

Quelle est la singularité de l’appartement-atelier de Le Corbusier?

Giulia Marino : c’est un manifeste, une concentration unique de ses inventions, à l’image du brise-soleil, chargé de protéger de la lumière, et de l’éclairage indirect ou encore du Modulor, qui apparaît sous la forme d’un vitrail intégré dans la baie vitrée de la salle à manger. Cette invention visait à dimensionner, entre-autres, ses célèbres «Unités d’habitation» sur la base de proportions symbolisées par une silhouette humaine. Nous avons aussi compris que Le Corbusier avait originellement revêtu certains plafonds et parois de chêne contre-plaqué pour dissimuler les traces des infiltrations d’eau du toit, liées à un problème d’étanchéité… C’est assez ironique, quand on pense que ce type de revêtement est devenu par la suite un composant très apprécié de l’architecture moderne! Déontologiquement, il nous est paru impossible de défendre une époque plutôt qu’une autre. Nous avons donc proposé de conserver le palimpseste d’époques dans lequel Le Corbusier a laissé son appartement.

L’appartement-atelier sera ouvert au public au mois de juin 2018.
24, rue Nungesser et Coli – 75016 Paris
Page consacrée à l’appartement…

Le livre de Giulia Marino et Franz Graf

Source : EPFL / MEDIACOM
Photo : Le salon, en 2014. © G.Marino / EPFL